Il y a une phrase que certaines femmes portent en silence, souvent pendant des années, et qu'elles ne disent presque jamais à voix haute : elles aiment leur enfant de tout leur cœur, et elles regrettent d'être devenues mères. Ces deux phrases, mises côte à côte, semblent se contredire. Elles ne se contredisent pas. On va les regarder ensemble, avec la précision que ce sujet mérite, sans les arrondir pour les rendre plus confortables. C'est sans doute le versant le plus silencieux de la bascule identitaire de devenir mère, celui qui n'a presque jamais d'endroit où se dire.
Une différence à faire, tout de suite
La première chose à séparer, c'est l'enfant et la condition. Une femme peut aimer profondément la personne que son enfant est devenu, sa voix, son rire, la façon dont il attrape sa main, et en même temps regretter la vie qu'elle avait avant de porter le rôle de mère : son temps à elle, son corps à elle, ses nuits, ses choix, la personne qu'elle était devenue au fil de ses propres années sans avoir de compte à rendre à personne. Ce n'est pas l'enfant qui est regretté. C'est le basculement, la bascule elle-même, ce qu'elle a coûté et ce qu'elle a pris sans qu'on lui ait vraiment demandé son avis avant. Confondre les deux revient à demander à une femme de choisir entre aimer son enfant et être honnête sur ce que la maternité lui a fait perdre. Elle n'a pas à choisir. Les deux existent, côte à côte, sans s'annuler. C'est d'ailleurs cette coexistence qui rend le sujet si difficile à ranger dans une case. On voudrait que l'amour pour un enfant efface automatiquement tout regret sur le chemin qui y a mené, comme si les sentiments humains fonctionnaient par soustraction. Ils ne fonctionnent pas ainsi. Une femme peut se réveiller un matin en aimant son enfant plus que tout, et sentir, dans la même journée, le poids exact de ce que ce rôle continue de lui coûter.
Ce sentiment existe
Ce n'est pas une anomalie rarissime réservée à quelques femmes cassées quelque part. Des chercheuses ont interrogé, dans plusieurs pays, des femmes qui décrivaient ce sentiment avec des mots proches les uns des autres, indépendamment de leur culture, de leur âge, du nombre de leurs enfants. Toutes racontaient la même chose : si elles pouvaient revenir en arrière en sachant ce qu'elles savent maintenant, elles ne referaient pas ce choix, tout en continuant d'aimer, sans réserve, les enfants qui en sont nés. Ce résultat dérange, parce qu'il ne colle à aucune des deux histoires qu'on nous raconte d'habitude sur la maternité : ni le bonheur total qu'on promet, ni le regret qui effacerait l'amour. Il existe une troisième histoire, moins commode, et c'est celle-là qui est vraie pour un certain nombre de femmes. Cette troisième histoire ne cherche pas à convaincre celles qui ne s'y reconnaissent pas, et c'est important de le dire aussi. Beaucoup de mères n'éprouvent jamais ce sentiment, ou seulement à certains moments passagers, sans que cela en fasse des candidates au silence qu'on décrit ici. Ce texte s'adresse précisément à celles pour qui ce sentiment est installé, pas passager, pas ponctuel, et qui n'ont jamais trouvé de mot pour le nommer sans avoir peur d'elles-mêmes.
Il a des conditions
Ce sentiment ne tombe pas du ciel sur une femme au hasard. Il pousse dans un terrain précis, et ce terrain a des composantes qu'on peut nommer sans juger personne. Il y a d'abord l'absence de vrai choix : beaucoup de femmes ont eu des enfants parce que c'était l'étape attendue, jamais vraiment discutée, jamais vraiment interrogée, avant qu'il ne soit trop tard pour se poser la question honnêtement. Il y a ensuite la disproportion du prix payé : ce que la maternité prend, en temps, en corps, en carrière, en identité, dépasse largement ce qu'on en avait annoncé avant. Il y a aussi l'isolement dans lequel ce prix est payé, sans relais suffisant, sans reconnaissance de ce que ça coûte vraiment. Nommer ces conditions ne cherche à donner tort à personne, ni au couple, ni à la famille, ni à la société en bloc. Ça cherche juste à comprendre pourquoi ce sentiment pousse là où il pousse, plutôt que de le traiter comme un défaut de caractère isolé.
Ni procès, ni excuse
Nommer ces conditions n'a pas pour but de désigner un responsable unique. Ce n'est pas la faute du compagnon qui n'a pas anticipé ce que sa présence à la maison changerait vraiment. Ce n'est pas la faute des parents qui ont transmis l'idée qu'avoir des enfants allait de soi. Ce n'est pas non plus la faute de la femme qui n'a pas su, avant, mesurer ce qu'elle ne pouvait pas mesurer avant de le vivre. Ce sont des mécanismes qui s'emboîtent, des attentes qui circulent depuis des générations, une répartition qui s'installe sans avoir été discutée nulle part. Chercher un coupable unique dans cette histoire, c'est se tromper de sujet. Le sujet, c'est ce que ces mécanismes font, ensemble, à celle qui les traverse.
Le poids du silence autour
Ce qui rend ce sentiment si lourd, ce n'est pas seulement son existence, c'est l'absence quasi totale d'endroits où il peut se dire. Une femme qui regrette un choix de carrière trouve mille oreilles. Une femme qui regrette une relation amoureuse aussi. Une femme qui touche à ce sujet précis se heurte à un mur, parce que la maternité est présentée comme un accomplissement total, sans zone grise possible. Dire ce sentiment expose à un jugement immédiat et disproportionné, souvent avant même d'avoir eu le temps de finir sa phrase. Résultat : la plupart des femmes qui le vivent le gardent pour elles, seules avec quelque chose qu'elles n'ont jamais entendu formulé par personne d'autre, ce qui les convainc à tort d'être les seules à le ressentir.
Il se dépose
Ce sentiment, comme beaucoup de choses lourdes, s'allège quand il trouve un endroit où se poser, même partiellement. Ça peut être un carnet, où les mots sortent sans avoir à convaincre personne. Ça peut être une professionnelle de la périnatalité formée à entendre ce type de vécu sans dramatiser ni minimiser, une psychologue spécialisée, une sage-femme qui a l'habitude d'accueillir ce genre de confidence. Ça peut être, plus rarement, une autre femme qui a fini par oser le dire la première, et qui devient alors un endroit sûr. Ce qui compte, dans chacun de ces cas, ce n'est pas de faire disparaître le sentiment. C'est de cesser de le porter entièrement seule, dans le silence complet, comme si le dire allait détruire quelque chose. Le dire ne détruit rien. Le taire indéfiniment coûte, en revanche, énormément, en énergie dépensée à surveiller ses propres mots, en distance qui se creuse avec les proches à qui on ne peut pas tout confier, en fatigue accumulée à porter, en plus du reste, ce silence précis.
Trouver un endroit sûr ne se fait pas en un jour. Certaines femmes essaient d'abord avec un carnet, seules, pour apprivoiser les mots avant de les dire à quelqu'un d'autre. D'autres commencent directement par une professionnelle, précisément parce qu'elles ne veulent pas risquer la réaction d'un proche. Il n'y a pas d'ordre obligatoire. Il y a juste la nécessité, à un moment ou à un autre, de sortir ce sentiment d'un silence total, ne serait-ce que sur une page que personne d'autre ne lira.
Ce qui se joue à côté
Ce sentiment cohabite souvent avec d'autres questions, celle de ne plus se reconnaître dans le miroir, celle de chercher où est passée la femme d'avant sous la mère d'aujourd'hui. On regarde cette part-là plus en détail du côté de je ne me reconnais plus depuis bébé, là où on cherche ce qui reste et ce qui se recompose. Il cohabite aussi avec une solitude particulière, celle de porter une version de soi qu'on ne montre à personne, même entourée du reste de sa vie. Cette solitude-là est traitée du côté de la version non éditée de soi, pour celles qui reconnaissent ce sentiment précis d'être seule au milieu du monde.
Une dernière précision
Rien de ce qui est écrit ici ne juge une femme qui n'a jamais ressenti ce sentiment, ni celle qui le ressent par intermittence, ni celle qui a fini par ne plus le ressentir avec le temps. Le regret maternel n'est ni une fatalité ni une prédiction. C'est un vécu documenté, réel pour certaines, inexistant pour d'autres, et qui ne dit rien de la valeur d'une mère, de son amour, ou de sa capacité à élever son enfant avec justesse. Ce sentiment existe. Il a des conditions. Et il peut se déposer, quelque part, sans avoir à disparaître pour cesser de peser autant.