Trop penser, quand la tête saute d'un sujet à l'autre

Un ciel de crépuscule aux nuages nombreux et doux, toits calmes en dessous.

Sous la douche, dans les embouteillages, à trois heures du matin les yeux ouverts dans le noir. La tête part sur un sujet, puis un autre, puis un troisième sans lien avec les deux premiers, et à aucun moment elle ne se pose vraiment sur l'un d'eux. Ce n'est pas la même chose que tourner sur une seule pensée qui ne veut pas partir. C'est autre chose : trop penser, dans tous les sens à la fois, sans jamais s'arrêter nulle part assez longtemps pour souffler.

Un moteur qui tourne sans embrayage

L'image qui décrit le mieux ce que vit la tête dans ces moments, c'est un moteur qui tourne à plein régime sans être relié à rien. Il tourne, il chauffe, il consomme de l'énergie, mais il ne fait avancer aucune roue. La tête produit de la pensée en continu, une idée puis une autre, un souvenir puis une inquiétude, sans que rien de tout ça n'aboutisse à quelque chose de concret.

Ce n'est pas un mauvais fonctionnement du cerveau, c'est plutôt un cerveau qui n'a pas su, sur le moment, s'arrêter sur ce qui compte vraiment. Il traite tout au même niveau : la réunion de demain, le message resté sans réponse, le repas du lendemain, une phrase entendue il y a trois jours. Rien n'est trié, rien n'est mis de côté, tout circule en même temps, dans le désordre.

Ce fonctionnement n'a rien d'anormal en soi. Une tête qui a traversé une journée chargée, avec beaucoup de sujets ouverts et peu de moments pour les refermer un par un, arrive logiquement le soir avec une pile de pensées en attente. Le problème n'est pas la quantité de pensées, c'est l'absence de tri, le fait qu'aucune n'ait eu le temps d'être posée avant que la suivante n'arrive.

La différence avec ruminer

Il est facile de confondre trop penser avec la rumination, parce que les deux se passent dans la tête et empêchent de se poser. Mais le mécanisme est différent. Ruminer, c'est tourner sur une seule scène, encore et encore, la même conversation rejouée avec de petites variations. La pensée reste fixée sur un point précis, sans en bouger.

Trop penser, c'est l'inverse : la pensée ne reste jamais fixée sur rien. Elle saute d'un sujet de travail à un souvenir d'enfance, puis à une liste de courses, puis à une inquiétude pour un proche, sans transition et sans qu'aucun de ces sujets ne soit vraiment traité. C'est une dispersion plutôt qu'une fixation. On ne revient pas sans cesse au même endroit, on ne s'arrête simplement nulle part assez longtemps pour que quoi que ce soit se résolve.

Cette différence compte, parce que les sorties ne sont pas tout à fait les mêmes. Face à une rumination, il s'agit de refermer une scène précise. Face à une tête qui saute partout, il s'agit plutôt de ralentir le rythme général, de donner à la pensée un endroit où se poser, même brièvement, plutôt que de la laisser bondir sans arrêt d'un sujet à l'autre.

Les moments où ça déborde

Trois moments reviennent souvent chez celles qui vivent ça. Le soir, une fois les enfants couchés ou la maison enfin silencieuse, le silence laisse toute la place à tout ce qui n'a pas eu le temps d'être pensé pendant la journée. La tête, qui n'a pas pu s'arrêter sur grand-chose entre deux tâches, profite du calme pour rattraper tout ce qu'elle a laissé filer, en vrac, sans ordre.

La douche est un autre moment classique. C'est l'un des rares instants de la journée sans écran, sans tâche à accomplir, sans personne à qui répondre. La tête, livrée à elle-même quelques minutes, se met en marche sur tout ce qu'elle n'a pas eu le temps de traiter ailleurs.

Et il y a l'insomnie, quand le corps est couché mais que la tête continue de fonctionner à plein régime. C'est souvent le moment le plus difficile, parce qu'on voudrait que le sommeil vienne et que la tête, elle, ne coopère pas. Cette dette de sommeil qui s'accumule finit par coûter cher au corps, une fatigue qui s'ajoute à celle de la veille sans jamais vraiment se résorber.

Les trois embrayages

Le mot embrayage n'est pas choisi au hasard : un moteur qui tourne sans embrayage ne fait rien avancer. Ce qui aide, ce sont des gestes qui rattachent la pensée à quelque chose de concret, pour qu'elle cesse de tourner à vide.

Le premier, c'est l'écriture. Poser sur une page ce qui traverse la tête, dans le désordre, sans chercher à l'organiser. L'écrit oblige à choisir un mot à la fois, une phrase après l'autre, alors que la tête, elle, saute partout en même temps. Ce simple fait de devoir écrire une chose après l'autre ralentit le rythme, presque mécaniquement, parce qu'on ne peut pas écrire dix pensées à la fois comme on peut les avoir à la fois dans la tête.

Le deuxième, c'est le corps. Marcher, étirer les épaules, respirer profondément quelques fois de suite. Le corps ne peut faire qu'une chose à la fois, contrairement à la tête, et l'occuper avec un geste simple donne à la pensée un rythme plus lent à suivre, presque malgré elle.

Le troisième, c'est la conversation. Parler à voix haute à quelqu'un, ou écrire à quelqu'un qui va lire, oblige à mettre les pensées en ordre pour qu'elles soient compréhensibles par une autre personne. Ce tri, qu'on ne fait jamais quand on pense seule dans son coin, ralentit le moteur sans qu'on ait besoin de forcer quoi que ce soit.

Ce qui ne marche pas

Se dire d'arrêter de penser ne fonctionne presque jamais, parce que ça revient à donner encore une tâche de plus à une tête déjà surchargée : maintenant, en plus de tout le reste, il faut surveiller qu'on ne pense plus trop. Cette surveillance ajoute simplement un sujet de plus à la liste de ce qui tourne, sans rien retirer aux autres.

Ce qui marche mieux, c'est d'accepter que la tête va continuer de produire des pensées, et de lui donner un cadre pour le faire plutôt que de chercher à la faire taire. Un carnet ouvert, quelques minutes de marche, une conversation le soir : ce ne sont pas des façons d'arrêter de penser, ce sont des façons de donner à la pensée un endroit où se déposer, pour qu'elle cesse enfin de tourner dans le vide.

Il en va de même pour les listes mentales qu'on essaie de garder à jour toute la journée. Vouloir se souvenir de tout sans rien noter demande à la tête un effort permanent, qui s'ajoute à tout le reste. Noter, même sur un simple bout de papier, retire cet effort de surveillance et laisse la place à autre chose.

Reconnaître que ce n'est pas permanent

Une tête qui saute dans tous les sens un soir, ou pendant une période chargée, ce n'est pas un trait de caractère fixe. C'est souvent le signe que trop de sujets se sont accumulés sans être traités au fur et à mesure, et que la tête essaie, tant bien que mal, de rattraper le retard. Une fois qu'on donne à quelques-uns de ces sujets un endroit où se poser, même un seul par soir, le moteur retrouve peu à peu un rythme plus calme, sans qu'il soit nécessaire de tout résoudre d'un coup pour que ça change.

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