Se sentir mal alors que tout va bien, et n'oser le dire à personne

Une table dressée pour un dîner, nappe soignée et fleurs au centre, vue depuis une chaise vide, dans une lumière chaude de soir.

Tu la connais par cœur, cette liste. Un travail qui tient. Quelqu'un qui rentre le soir, ou des enfants qui dorment dans la pièce d'à côté. Une santé qui suit, un toit, des gens qui t'aiment. Tu te la récites quand ça monte, et elle se termine toujours par la même phrase : de quoi je me plains. Et pourtant, le matin, en te brossant les dents, il y a ce poids que rien dans la liste n'explique. Tu ne l'as dit à personne, parce que tu sais d'avance ce qu'on te répondrait. On va regarder ça ici, sans te tendre la liste une fois de plus.

On peut aller mal quand tout va bien

On peut se sentir mal alors que tout va bien parce que le « tout va bien » est un inventaire extérieur, et que le mal-être est intérieur. Il parle de ce qu'on porte, de ce qu'on n'a jamais déposé, de qui on est devenue en tenant tout. Les deux ne se contredisent pas : ils ne mesurent pas la même chose.

L'inventaire regarde autour de toi. Il compte ce qui est en place, ce que les autres verraient s'ils entraient dans ta cuisine. Il ne sait rien de ce qui se passe dedans, à quatre heures du matin, quand tu es réveillée sans raison et que la maison dort. Ce n'est pas un défaut de la liste. Elle a été faite pour rassurer, pour vérifier, pas pour écouter.

Le mal-être, ce mot qu'on emploie quand rien ne va sans qu'on puisse dire quoi, vit ailleurs. Dans le corps qui se lève lourd. Dans l'envie qui ne vient pas. Il peut cohabiter des années avec une vie qui, vue de dehors, coche toutes les cases. Souvent, d'ailleurs, il s'installe justement là, parce qu'une vie qui va bien laisse peu d'endroits où il serait permis d'aller mal.

Une vie qui coche des cases décidées il y a dix ans

Tiens, regarde la liste autrement. Le travail, le couple, la maison, les enfants : à quel moment tu les as voulus. Pour beaucoup d'entre nous, c'était il y a dix ans, à un âge où on ne savait pas encore ce qu'on aimait vraiment. On a décidé une direction, et depuis, on coche. Chaque case cochée est une réussite réelle. Mais la personne qui coche aujourd'hui n'est plus tout à fait celle qui a écrit la liste.

Ça ne veut pas dire que ces choix étaient mauvais. Ça veut dire qu'ils ont été faits par quelqu'un qu'on a été, et qu'on a continué à les honorer par fidélité, parce que c'était en route. Le mal-être qui arrive quand tout est en place, c'est quelquefois cet écart-là qui se fait sentir : la vie ressemble au plan, et le plan ne ressemble plus tout à fait à toi. Personne ne l'a remarqué, pas même toi, parce que de dehors rien n'a bougé.

C'est vrai que c'est une drôle de douleur. Pas de rupture, pas de deuil, pas de licenciement pour la justifier. Juste une vie bien rangée dans laquelle on ne se retrouve plus complètement, et qu'on n'ose pas remettre en question parce qu'elle a coûté tellement d'efforts.

La fatigue de tenir un rôle

Il y a une autre chose que la liste ne compte pas : ce que ça coûte de tenir. Tenir le travail, tenir la maison, tenir le couple à flot, tenir les rendez-vous, les cartables, la tête des autres quand ils vacillent. Tout ça fonctionne, et c'est précisément pour ça que tout va bien. Mais tenir, c'est un verbe qui fatigue, même quand ce qu'on tient est beau.

On appelle souvent ça la charge mentale, tout ce qu'on porte sans que ça se voie. Elle n'apparaît dans aucun inventaire, parce qu'elle n'est pas une chose de plus : c'est le fil qui relie toutes les autres. Et à force de la porter, il arrive qu'on ne sente plus rien d'autre. Ni la joie de ce qui va bien, ni la peine de ce qui manque. Juste la tenue. Le rôle, joué correctement, tous les jours, avec de moins en moins de quelqu'un derrière.

Souvent, ce qu'on appelle un mal-être alors que tout va bien, c'est ça : pas une catastrophe, une usure. La fatigue d'une femme qui fait tout ce qu'il faut, depuis longtemps, sans qu'on lui demande jamais comment elle va, elle, hors du rôle. Et quand on lui demande, elle répond « ça va », parce que la liste dit que ça va.

Pourquoi je me sens vide alors que tout va bien

Le vide vient souvent après la fatigue. Quand on a tenu tellement longtemps qu'on a fini par s'éteindre un peu pour y arriver. Tu fonctionnes, et à l'intérieur c'est comme un appartement témoin : joli, en ordre, et personne n'y habite. Ce n'est pas l'absence de tout. C'est plutôt qu'il n'y a plus de place pour toi dans une vie pourtant pleine.

Regarde une semaine ordinaire. Combien de moments t'appartiennent, où personne n'attend rien de toi, où tu n'es ni la mère, ni la compagne, ni la salariée, ni la fille de tes parents. Souvent, la réponse tient dans quelques minutes volées : la douche, le trajet, les dix minutes avant de dormir. Une vie peut être remplie de bonnes choses et ne laisser aucune pièce à celle qui la vit. Le vide qu'on ressent alors, c'est celui de cette pièce-là, qui n'existe pas.

Si c'est ce mot-là, vide, qui te vient le plus souvent, je me sens vide, ce que le vide recouvre en général le regarde plus longuement. Ici, on reste sur ce qui te fait honte : aller mal sans avoir de raison à présenter.

La honte de se plaindre

C'est peut-être ça, le plus lourd. Pas le mal-être lui-même, mais ce qu'il déclenche juste après : de quoi je me plains, il y a des gens qui vivent bien pire, je devrais être reconnaissante. Cette phrase arrive presque toujours dans la même seconde que la douleur. Elle ne la fait pas partir. Elle ajoute une couche, celle d'aller mal et de se le reprocher.

Regarde d'où elle vient, cette phrase. On l'a entendue, enfant, dans des cuisines où on ne se plaignait pas. On l'a lue partout, sous forme de listes de gratitude. Elle a une fonction : remettre les choses en perspective. Mais la perspective ne se mange pas. Une femme qui va mal à côté de quelqu'un qui va plus mal qu'elle va toujours mal. Le malheur des autres ne remplit pas ce qui manque chez soi, il ajoute seulement de la honte à la peine.

Et cette honte isole. On se tait, parce qu'on ne veut pas avoir l'air de celle qui se plaint avec une belle vie. On se tait avec les amies qui rêveraient de ce qu'on a. On se tait avec le conjoint, à qui on n'a rien à reprocher, ce qui rend la chose encore plus difficile à formuler. On finit par se sentir seule même entourée, avec un poids qu'on est la seule à voir et qu'on s'interdit de poser.

Ce qui aide, ce n'est pas de se convaincre qu'on a le droit. C'est de regarder la personne au moment où ça monte. Une femme fatiguée, qui dort mal depuis des mois, qui tient beaucoup de choses en même temps, et à qui il ne reste pas d'espace pour respirer. Vue comme ça, la douleur a un contexte. Elle a juste besoin d'être regardée là où elle est, pas comparée à ce qu'elle devrait être.

Un mal-être intérieur sans raison, vraiment sans raison ?

Bon. « Sans raison », en général, ça veut dire sans raison présentable. Sans raison qui tiendrait dans une phrase qu'on pourrait dire à table. Mais quand on regarde de près, il y a presque toujours quelque chose, et rarement une seule chose. Plusieurs petites choses, empilées, dont aucune ne mérite à elle seule qu'on en parle.

Alors on fait un mouvement simple, et il change beaucoup : on précise. Quand tu dis « je me sens mal », essaie de sentir ce qui est le plus vrai dans cette phrase. Est-ce que c'est plus de la fatigue, celle qui ne part pas avec une nuit. Plus du vide, cette impression de fonctionner sans être là. Plus de la solitude, celle qu'on ressent à côté des gens qu'on aime. Plus de la colère, rentrée si loin qu'elle ne ressemble plus à de la colère.

Il n'y a pas de bonne réponse. Il y a la tienne, celle de ce soir, qui peut changer demain. Ce que la précision apporte, c'est une prise. « Je me sens mal » n'a pas de prise, c'est une nappe de brouillard. « Je suis fatiguée de tenir seule ce que personne ne voit » a une prise. On peut faire quelque chose avec, ou au moins le dire à quelqu'un sans avoir l'impression de pleurer pour rien.

Et si les mots qui te viennent, c'est « je me sens pas bien » sans rien derrière, une page part exactement de là : je me sens pas bien, par où on commence quand on ne sait pas pourquoi.

Le droit de le dire quelque part

Ce mal-être-là n'a pas de lieu. Un deuil se dit aux obsèques, une rupture se dit aux amies, un épuisement se dit au médecin. Mais aller mal avec une belle vie, ça se dit où. À qui, sans qu'on te réponde « mais tu as tout ».

Alors on commence par un endroit qui ne répond rien. Une page, un carnet, les notes du téléphone. Écrire pour aller mieux, même trois lignes, même mal, pas pour produire quelque chose mais pour sortir la phrase de la tête et la voir écrite. Souvent, une fois posée, elle est moins grande qu'elle ne le paraissait, ou au contraire plus claire, et on comprend enfin de quoi elle parle. Plumi existe un peu pour ça : un endroit où déposer ce qui n'a pas de place ailleurs, sans qu'on te tende la liste en retour.

Et puis, un jour, on le dit à une personne. Pas en s'excusant, pas en commençant par « je sais que je n'ai pas le droit ». En décrivant, simplement : « tout est en place, et je vais mal, et je ne sais pas encore pourquoi ». C'est une phrase honnête. Elle ne demande rien à personne. Elle ne dit pas que quelqu'un a fauté ni que la vie est ratée. Elle dit juste ce qui est, et c'est déjà beaucoup.

Si ça dure depuis des mois, si le matin devient chaque jour plus lourd, si rien de ce que tu aimais ne fait plus envie, alors on en parle aussi à un médecin, calmement, comme on le ferait pour une douleur au dos qui ne passe pas. C'est prendre au sérieux quelque chose que la liste t'avait appris à prendre à la légère.

Tu m'dis que tout va bien, et je te crois. Je crois aussi que ça pèse. Les deux tiennent dans la même phrase. Raconte-moi la deuxième moitié, celle que tu gardes pour toi.
Plumi

Pourquoi je me sens mal alors que tout va bien dans ma vie ?

Parce que « tout va bien » décrit ce qui t'entoure, pas ce que tu portes. Le travail, le couple, la santé forment un inventaire extérieur. Le mal-être, lui, parle de la fatigue de tenir, de ce qu'on n'a jamais déposé, d'une vie qui coche des cases décidées il y a longtemps. Les deux peuvent être vrais en même temps, sans que l'un annule l'autre.

Pourquoi je me sens vide alors que tout va bien ?

Le vide arrive souvent après une longue période où on a tenu beaucoup de choses en s'éteignant un peu pour y arriver. La vie est pleine, mais il n'y reste aucune place pour celle qui la vit : ni un moment, ni une pièce, ni une envie qui ne serve à personne d'autre. Ce vide-là n'est pas l'absence de tout, c'est l'absence de soi dans sa propre vie.

Un mal-être intérieur sans raison, est-ce que c'est normal ?

C'est fréquent, et « sans raison » veut presque toujours dire sans raison présentable. Quand on regarde de près, il y a plusieurs petites choses empilées : une fatigue qui ne part pas, un rôle tenu depuis longtemps, une honte de se plaindre. Aucune ne justifie une alerte à elle seule, mais ensemble elles pèsent. Si ça dure des mois et que rien ne fait plus envie, on en parle à un médecin.

Je me sens pas bien mais je sais pas pourquoi, qu'est-ce que je peux faire ?

Préciser. Devant « je me sens mal », demande-toi ce qui est le plus vrai : plus de la fatigue, plus du vide, plus de la solitude, plus de la colère rentrée. Écris la réponse quelque part, même trois lignes, même maladroites. Une douleur précise donne une prise, une douleur floue non. Ensuite, dis-la à une personne en décrivant ce qui est, sans t'excuser d'abord.

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Ce que tu traverses, tu n’es pas obligée de le porter en silence.

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