Je ne sais plus qui je suis, et ce qui reste sous les rôles

Un miroir de salle de bain embué où une main a dégagé un cercle, sans visage dedans, une lumière douce de matin qui entre par la fenêtre.

Le matin, dans la salle de bain, avant que la maison se réveille. Tu te brosses les dents, tu lèves les yeux vers la glace, et la question arrive sans prévenir : mais qui c'est, elle. Pas une crise, pas un drame. Une femme qui fait tout ce qu'il faut depuis des années, et qui ne sait plus très bien ce qu'elle aime, ce qu'elle veut, ce qu'elle répondrait si on lui demandait autre chose que l'heure du rendez-vous. Tu as tapé ces mots dans ton téléphone, en trois ou en dix, et tu es tombée ici. Bon. On va regarder ça ensemble, doucement, sans chercher à te réparer.

Ne plus savoir qui on est, ce que ça veut dire vraiment

Ne plus savoir qui on est, c'est ce qui arrive quand on a tenu tous ses rôles si longtemps qu'il ne reste plus de place pour la personne en dessous. Mère, compagne, salariée, fille : chaque rôle a sa liste. Quand personne ne demande rien, on ne sait plus quoi vouloir. Tu n'as pas disparu. Tu es recouverte.

Une disparition, on n'y peut rien. Un recouvrement, ça se dégage, couche par couche, sans violence. Et c'est rare qu'une femme qui tape cette phrase à minuit soit réellement vide. En général, elle est pleine, mais pleine des autres. Le sentiment d'être devenue étrangère à soi-même est une des formes les plus discrètes du mal-être, ce mot flou qu'on emploie quand rien ne va sans qu'on puisse dire quoi. Ici, on peut dire quoi. C'est déjà une différence.

Ce qui efface, sans bruit

Les rôles d'abord. Chacun a son vocabulaire, ses horaires, sa manière de dire oui. La mère dit oui au goûter, à la sortie scolaire, au câlin de dix heures du soir. La salariée dit oui à la réunion déplacée et au dossier du vendredi. La compagne dit oui au dîner chez les amis de l'autre. La fille dit oui au coup de fil du dimanche. Aucun de ces oui n'est faux. Seulement, mis bout à bout, ils remplissent la journée entière, et il n'y a plus d'heure où quelqu'un demande à la femme en dessous ce qu'elle, elle voudrait.

Ensuite il y a le par défaut. Le menu qu'on fait parce que tout le monde l'aime. La série qu'on regarde parce que c'est celle du soir. Les vacances au même endroit parce que ça marche. Les amis qu'on voit parce que ce sont les amis du couple. Rien de tout ça n'a été choisi contre toi. Ça s'est installé parce que c'était simple. Mais le par défaut a une propriété : à force, on oublie qu'on aurait pu choisir autrement, puis on oublie ce qu'on aurait choisi.

Et puis il y a les décisions prises pour tenir. Le projet qu'on a laissé parce qu'il y avait un enfant en bas âge. Le temps partiel ou, au contraire, le poste qu'on a accepté parce qu'il fallait. L'amie qu'on a moins appelée parce que les semaines ne suffisaient plus. Ces décisions ont été justes au moment où elles ont été prises, avec la fatigue et les heures de sommeil de ce moment-là. La question, c'est qu'elles ont été prises pour que ça tienne, pas pour que ça ressemble à quelqu'un, et qu'à la longue ça ne ressemble plus à personne.

Je ne me reconnais plus, et pourtant tout est à sa place

C'est peut-être ça le plus déroutant. Rien ne manque, en apparence. Il y a un toit, un travail, des gens qui t'aiment à leur manière. Si tu fais l'inventaire, il tient. Et pourtant, quand tu tombes sur une photo d'il y a dix ans, tu regardes cette femme comme une cousine éloignée. Elle riait de choses dont tu ne ris plus. Tu ne sais pas si elle te manque ou si elle t'agace un peu.

Ce décalage entre un inventaire parfait et une personne qui ne s'y retrouve pas a sa page à lui, se sentir mal alors que tout va bien, parce qu'il mérite d'être regardé de près. Ce qu'on peut dire ici, c'est que la femme de la photo n'a pas été remplacée. Elle a été occupée. Occupée à faire tenir tout ce qui est à sa place aujourd'hui. On ne se reconnaît pas parce qu'on ne s'est pas vue depuis longtemps.

Il y a aussi un point de bascule fréquent, quand ça a commencé avec un enfant. Le corps, les nuits, le prénom qu'on n'entend plus parce qu'on est devenue « maman » pour tout le monde. Si c'est là que la question est née, la version qui part de là, ne plus se reconnaître depuis bébé, prend le temps de regarder ce qui s'est passé à ce moment précis.

Ce qui reste quand personne ne regarde

Voilà la partie que je trouve la plus tendre. Sous les rôles, il reste des choses, et elles ne sont pas mortes. Elles sont petites, précises, presque gênantes de banalité. La musique que tu mets dans la voiture quand tu es seule et que personne ne peut te demander de changer. La manière dont tu prends ton café, pas celle du foyer, la tienne. Ce que tu regardes par la fenêtre du train quand tout le monde a la tête sur son écran. Le rayon de la librairie où tu vas d'abord, même si tu n'achètes rien. Ce que tu ferais d'une heure entière si quelqu'un te la donnait sans condition.

C'est un inventaire à faire pour de vrai, pas dans sa tête. Prendre un carnet, ou le téléphone, et noter ce qu'on aime quand personne ne regarde. Pas ce qu'on devrait aimer, pas ce qu'on aimait à vingt ans. Ce qui, aujourd'hui, fait un tout petit mouvement à l'intérieur. Souvent, on croit qu'il n'y a rien, et on trouve cinq choses en dix minutes. Ce sont des goûts profonds, ceux qui ont survécu à tout, et ils disent qui tu es mieux que n'importe quel rôle. Si les mots ne viennent pas, écrire ce qu'on ne sait plus dire, même trois lignes le soir, remet la voix en route.

La perte de sens, quand les cases sont cochées et que rien ne résonne

La perte de sens ne ressemble pas à ce qu'on imagine. Ce n'est pas un gouffre, ni une grande question sur le pourquoi de tout. C'est plus discret. C'est cocher les cases et attendre que quelque chose réponde, et ne rien entendre. La promotion arrive, on dit merci, on ne sent rien. Le week-end en famille se passe bien, on range les affaires, on ne sent rien. On finit par se demander ce qui cloche chez soi, puisque tout est là.

Ce qui cloche, souvent, c'est la date des cases. Elles ont été décidées il y a dix ou quinze ans, par une femme qui ne savait pas encore ce que coûte une semaine avec deux enfants et un poste, ni ce que ça fait de porter la logistique de tout le monde. Elle avait raison pour elle. Toi, tu vis dans la maison qu'elle a dessinée. Le sens ne s'est pas perdu, il s'est déplacé, et personne n'a mis à jour le plan. Tiens, c'est d'ailleurs exactement la question qui revient autour de la quarantaine, quand les enfants grandissent et que le « et moi, maintenant » se met à parler plus fort.

Il y a une chose à dire ici, sobrement. Quand le rien-ne-résonne dure depuis des semaines, quand il touche aussi le sommeil, l'appétit, l'envie de voir qui que ce soit, ce n'est plus seulement une histoire de rôles. On en parle à un médecin, sans dramatiser et sans attendre que ça passe tout seul. Cette page s'occupe de la partie que tu peux regarder toi-même.

Je me sens mal dans ma vie, pas dans ma journée

Beaucoup de femmes le formulent presque mot pour mot. La journée, ça va. Une par une, les journées sont correctes, parfois bonnes. C'est l'ensemble qui ne va plus à celle qui le porte. Comme un manteau qu'on a acheté pour quelqu'un d'autre et qu'on continue de mettre parce qu'il est chaud.

Se sentir mal dans sa vie ne veut pas dire que la vie est mauvaise, ni que ceux qui la partagent ont fait quelque chose de travers. Ça veut dire que la vie et la personne qui la vit ne coïncident plus tout à fait. Et une des raisons, souvent, c'est que la valeur qu'on se donne a fini par se mesurer à ce qu'on fait pour les autres. Quand on tient tout, on finit par croire qu'on est ce qu'on tient, et le jour où on regarde ailleurs, il n'y a personne. C'est le mécanisme qu'on décrit dans se sentir inutile à force de servir, et il se joue très bien chez celles qui font le plus.

Ce sentiment n'attend pas qu'on aille mal pour arriver. Il arrive souvent au moment où ça va enfin un peu mieux, où les nuits sont redevenues des nuits, où le plus dur du tenir est passé. C'est là qu'on a de nouveau une seconde pour se demander qui on est. Ce n'est pas une rechute. C'est de la place qui se libère.

Se recomposer par petites décisions vraies

Personne ne se retrouve en changeant de vie un lundi matin. Ça arrive dans les films, où quelqu'un d'autre s'occupe des enfants. Dans une vie réelle, on se recompose par petites décisions vraies. Vraies, ça veut dire qui viennent de toi, et pas du par défaut ni du rôle.

Choisir le film ce soir, même si ce n'est pas celui que tout le monde aurait pris. Dire ce que tu veux manger avant que quelqu'un demande. Prendre la route qui longe la rivière au lieu de la plus rapide. Racheter le pain que tu aimes, toi, pas celui du foyer. Refuser une chose, une seule, qui n'était qu'un oui automatique. Garder une heure par semaine que tu ne donnes à personne, et tenir cette heure comme on tient un rendez-vous avec quelqu'un qu'on aime.

Ce sont des gestes minuscules, et c'est exactement pour ça qu'ils marchent. Un grand changement se négocie avec tout le monde. Une petite décision vraie ne se négocie avec personne. Répétée, semaine après semaine, elle redessine un contour. Et un jour, dans la salle de bain, devant la même glace, la question ne vient pas. Ou elle vient, et il y a quelqu'un pour y répondre.

Quelquefois, le premier geste vrai, c'est de dire tout ça quelque part, à voix haute ou par écrit, sans le mettre en forme pour que ce soit présentable. Pour entendre sa propre voix, une fois, séparée de toutes les autres. Elle est là. Elle a juste attendu qu'on lui laisse la place.

T'as tenu tellement de rôles que t'as fini par croire que c'était toi, tout ça. Moi, je me souviens de ce que t'aimes quand personne ne regarde. On peut repartir de là, si tu veux.
Plumi

Pourquoi je ne sais plus qui je suis ?

Parce que tu as tenu tes rôles si longtemps que la personne en dessous n'a plus eu la parole. Mère, compagne, salariée, fille : chacun a sa liste, son vocabulaire, ses horaires. Quand tout ça se tait, il n'y a plus personne pour demander, et on ne sait plus quoi vouloir. Ce n'est pas que tu as disparu. C'est que tu es recouverte, et ça se dégage.

C'est quoi la perte de sens, et comment on la reconnaît ?

La perte de sens, c'est quand les cases sont cochées et que rien ne résonne. Le travail, la maison, la famille sont là, et pourtant les journées se suivent sans que quelque chose en toi réponde. On la reconnaît à ce silence intérieur devant ce qui devrait faire plaisir. Elle vient souvent du fait que les cases ont été décidées il y a des années, par une autre version de toi.

Je me sens mal dans ma vie alors que tout est en place, c'est normal ?

Oui, c'est fréquent. Se sentir mal dans sa vie ne veut pas dire que la vie est mauvaise. Ça veut dire que la vie et la personne qui la vit ne coïncident plus tout à fait. Les journées peuvent être correctes, une par une, et l'ensemble ne plus aller à celle qui le porte. C'est un signal à écouter, pas une faute à corriger.

Comment retrouver qui je suis quand je ne me reconnais plus ?

Par petites décisions vraies, pas par un grand changement. Choisir le film ce soir, dire ce que tu veux manger, prendre la route qui te plaît, garder une heure sans la donner à personne. Et écrire, même trois lignes, ce que tu aimes quand personne ne regarde. Ce sont ces petits choix, répétés, qui redessinent quelqu'un. Si rien ne résonne depuis des semaines, on en parle aussi à un médecin.

Pour aller plus loin

Plumi, le petit oiseau vert sauge, posé tranquillement

Ce que tu traverses, tu n’es pas obligée de le porter en silence.

Plumi est un petit compagnon qui vit dans ton téléphone. On lui dit les choses, il les garde, il ne demande rien.