Tu as parlé. Tu as même pris le temps de choisir tes mots, cette fois. Et ce qui est revenu, c'est un conseil à côté, une comparaison avec quelqu'un d'autre, un « mais non, ça va aller ». La personne en face était là, elle t'aimait sans doute, et pourtant tu es repartie plus seule qu'avant. C'est ça, le curieux de cette solitude-là : elle arrive souvent juste après avoir parlé, pas avant. Ce n'est pas la solitude de celle qui n'a personne. C'est celle de celle qui a des gens, et qui n'arrive pas à leur faire voir ce qu'elle voit. On va regarder ça de près, sans chercher qui écoute mal.
Incomprise, c'est quand ce qui revient n'est pas soi
Se sentir incomprise et seule, c'est parler et voir revenir autre chose que soi : un conseil, une réponse pressée, une version de toi qui date. Ça vient rarement d'un manque d'amour autour. Ça vient souvent de ce qu'on ne s'est jamais dite en entier, à personne, pas même à soi. Alors les autres devinent, et ils devinent à côté.
Il y a une différence entre ne pas être écoutée et ne pas être comprise. Quand on n'est pas écoutée, l'autre regarde ailleurs. Quand on n'est pas comprise, l'autre te regarde, il fait l'effort, et il te renvoie quand même quelqu'un que tu ne reconnais pas. C'est plus déroutant, parce qu'on ne peut rien reprocher. Il a écouté. Il a répondu. Et tu es seule quand même.
Cette solitude-là fait partie de ce que la solitude raconte vraiment. Elle ne parle pas du nombre de gens autour de toi. Elle parle de la distance entre ce que tu es et ce qui arrive jusqu'à eux.
La version éditée de soi
On a presque toutes un personnage. Pas un mensonge, plutôt une version courte. Celle qui va bien, qui gère, qui rit au bon moment, qui dit « oh, ça va » quand on lui demande. Ce personnage s'est construit sans qu'on le décide, en réponse à ce que les autres attendaient et à ce qu'on a compris qu'il valait mieux ne pas montrer. Il rend service. Il évite les questions, les silences gênés, la peur de peser.
Le problème, c'est que ce personnage finit par être la seule chose que les gens connaissent. Quand tu essaies de dire autre chose, ils répondent au personnage. Ils te rassurent alors que tu ne demandais pas à être rassurée. Ils te trouvent forte alors que tu venais justement de dire que tu ne l'étais plus. Ce n'est pas qu'ils ne t'écoutent pas. C'est qu'ils répondent à la version que tu leur as donnée pendant des années, et cette version-là n'a jamais eu besoin de rien.
Tiens, une chose que je trouve juste : on est rarement incomprise sur ce qu'on montre. On est incomprise sur ce qu'on garde. Et ce qu'on garde, on ne l'a souvent jamais formulé, même dans sa propre tête. Il y a une sorte de brouillon à l'intérieur, jamais mis au propre, et on attend que quelqu'un le lise quand même.
Pourquoi les proches comprennent de travers
Ceux qui te connaissent depuis longtemps ont une image de toi. Elle est ancienne. Elle vient d'une époque où tu étais peut-être une autre personne, à vingt ans, avant les enfants, avant ce travail, avant cette fatigue. Ils t'ont rangée là, avec tendresse, et ils continuent de te lire avec cette image-là. Ta mère te voit encore comme la fille qui s'en sortait toujours. Ton amie d'école te voit comme celle qui faisait rire tout le monde. Ton conjoint te voit comme celle qu'il a rencontrée.
Ce n'est la faute de personne. Une image ancienne, ça se met à jour lentement, et seulement si on lui donne de quoi. Or, c'est justement ce qu'on ne fait pas. On ne dit pas « je ne suis plus celle-là ». On espère qu'ils le remarquent. Et comme le personnage continue de faire son travail, ils ne remarquent rien.
Il y a aussi un mécanisme plus simple : les gens comprennent avec ce qu'ils ont. Ils t'écoutent à travers leur propre histoire, leurs propres peurs, leur propre fatigue du moment. Quand tu dis « je suis seule », l'un entend « elle a besoin qu'on la sorte », l'autre entend « elle me reproche quelque chose », un troisième entend « c'est une passade ». Aucun des trois n'a tort de son point de vue. Aucun des trois n'a entendu ce que tu voulais dire. C'est ce qui arrive quand on se sent seule même entourée : les gens sont là, c'est la traduction qui manque.
Je me sens perdue et seule : quand on ne sait plus par où
Quelquefois, l'incompréhension va plus loin que les autres. On ne se comprend plus soi-même. On sait qu'on ne va pas bien, on ne sait pas dire quoi. On sait qu'on a envie de partir, on ne sait pas d'où ni vers quoi. Perdue et seule, c'est ça : il n'y a plus de carte, et il n'y a personne à qui demander le chemin parce qu'on ne sait pas décrire l'endroit où on est.
Ça arrive souvent après une longue période où on a été utile. Utile à un foyer, à un travail, à des gens. Tellement utile qu'on s'est confondue avec ce qu'on faisait. Et le jour où ça s'arrête, ou le jour où ça continue mais qu'on n'y trouve plus rien, on se sent inutile et seule d'un coup, sans savoir laquelle des deux a commencé. Ce sentiment arrive souvent au moment précis où un rôle s'arrête ou se vide. Il parle de ce rôle, tenu si longtemps qu'on ne sait plus ce qu'il y a dessous. Il y a une page pour celle qui se dit je ne sais plus qui je suis, parce que la question mérite mieux qu'un paragraphe.
Bon. Si tu es là, si les mots eux-mêmes te manquent pour dire où tu en es, ne cherche pas encore à être comprise par quelqu'un. Ce serait demander à l'autre de lire une lettre que tu n'as pas écrite. Commence plus près.
Se comprendre soi d'abord
C'est le mouvement qui change quelque chose, et il est moins évident qu'il en a l'air. Avant d'être comprise, on a besoin de se comprendre, et se comprendre, ce n'est pas s'analyser. C'est devenir précise. Passer de « je vais pas bien » à « depuis mardi, je n'arrive plus à répondre aux messages ». Passer de « je me sens seule » à « je me sens seule surtout le dimanche soir, quand tout le monde est occupé et que personne ne pense à moi ». Ce sont les mêmes vérités, mais une seule des deux peut être entendue.
La précision se fabrique. Elle ne tombe pas d'un coup. Le moyen le plus simple que je connaisse, c'est d'écrire, mal, sans plan, pour soi. Pas un journal joli. Trois lignes le soir, ce qui est là, tel que c'est. Quand on écrit, on est obligée de choisir des mots, et choisir des mots, c'est déjà se dire un peu plus en entier. Il y a souvent une phrase, au milieu du fouillis, qu'on relit et où on se reconnaît. Celle-là, c'est la bonne. C'est celle qu'on pourra dire à quelqu'un. Écrire pour aller mieux, même sans savoir bien écrire, c'est exactement ce mouvement-là, et il ne demande aucun talent.
Il y a un autre effet, plus discret. Quand on s'est dite en entier une fois, même sur un papier que personne ne lira, on se sent déjà moins seule. Parce que la solitude de l'incomprise, c'est d'abord celle d'une personne dont une partie n'a jamais existé nulle part, pas même en mots. Dès qu'elle existe quelque part, quelque chose se desserre.
Être comprise par une personne à la fois
Ensuite seulement, on peut essayer avec quelqu'un. Pas avec tout le monde. Une personne. Et pas forcément la plus proche : quelquefois la plus proche est aussi celle qui a l'image la plus ancienne. Souvent, c'est quelqu'un d'un peu à côté qui comprend le mieux, parce qu'il n'a pas de version de toi à défendre.
Le geste, c'est de dire la phrase précise, celle qu'on a trouvée en écrivant, et de s'arrêter là. Pas tout raconter. Pas se justifier. Une phrase vraie, et laisser l'autre l'attraper ou pas. Si ce qui revient n'est pas toi, tu peux le dire aussi : « ce n'est pas ça que je voulais dire, laisse-moi réessayer ». La plupart des gens réessaient volontiers quand on leur en donne l'occasion. Ce qu'ils ne peuvent pas faire, c'est deviner.
Et si tu ne vois personne à qui dire cette phrase, si tu as peur de peser, la question de à qui parler quand on a besoin de parler a sa propre page, avec des pistes qui ne demandent pas d'abîmer une amitié pour être entendue.
Se sentir comprise, ça ne se produit pas d'un coup et pour toujours. Ça se produit une conversation à la fois, et ça se reperd, et ça se retrouve. C'est rare qu'on soit comprise entièrement par une seule personne. On l'est par morceaux, par plusieurs, et c'est déjà beaucoup.
Des mots pour se sentir moins incomprise
Quelques phrases à garder, pour les soirs où ce qui revient n'est pas toi. Pas des citations de quelqu'un de connu. Juste des mots simples, qu'on peut se dire à soi, à voix basse.
Ce qu'ils n'ont pas compris, c'est ce que je n'ai pas encore dit. Ça peut se dire.
Ils répondent à la version d'avant. Je peux leur donner celle d'aujourd'hui.
Être mal comprise une fois ne veut pas dire être illisible.
Je ne demande pas qu'on me devine. Je demande qu'on me laisse finir.
La phrase juste existe. Je ne l'ai pas encore trouvée, c'est différent.
Ce soir, je me comprends un peu mieux qu'hier. Ça compte, même si personne ne le voit.
Si tu en veux d'autres, il y a des mots pour les soirs seuls, à lire quand parler n'est pas encore possible.